Les mains fermes

J’aurais eu ces mots si j’avais su les dire, mais je suis resté muet, interdit. Dans ma tête, la phrase semblait limpide, simple, prête à sortir, mais, en fait, non ! Rien était venu. J’ai bafouillé un truc incompréhensible. J’ai expié plus que je n’ai parlé.
Mon plaidoyer se transformant en excuses. Quelle maladie que la timidité ! A moins que ça ne soit ma bonne éducation qui ne m’ait pas permis de lui fermer sa gueule avec panache.
Il me semble que j’ai pensé mon français trop faible, pas assez maîtrisé, que mon émotion l’emporterai sur la raison. Je ne manque pourtant pas de dignité, mais je n’ai pas su, simplement. Et c’est comme ça que j’en suis arrivé là.
Il était un ouvrier comme moi, peut-être un peu plus ancien dans l’entreprise, mais je le savais intérimaire. A vrai dire, je l’étais aussi, c’était ma situation d’alors. J’en éprouvais une certaine fierté, faut dire, c’était un vrai travail quand même. J’y tenais beaucoup.
Fallait voir mon enthousiasme ! Avant même les premiers rayons du soleil, je pointais à l’entrée de l’usine. Le gardien de nuit, encore présent, secouait la tête en me voyant aussi souriant.
« T’es fou Boka! T’es fou ! » me répétait-il.
Bon, il faut que je vous dise, tout le monde, ici, m’appelle Boka, mais mon vrai nom, c’est Bokary Fatoundé. Je suis sénégalais, je vis en France depuis quelques années. Je n’ai qu’un permis de séjour, mais ma régularisation en tant que citoyen français est en cours. Ça devrait même être imminent d’après la dame de la préfecture. Enfin, bref, ça c’est une autre histoire…
J’arrivais toujours le premier. Je m’installais dans la salle de pause. Je prenais mon café en mangeant quelques gâteaux. Des instants à moi, silencieux, ou presque, juste le vrombissement des machines qui ronronnaient plus loin, juste ça et mes pensées. J’aimais la lumière un peu verdâtre des néons, les affiches de consignes de sécurité, les informations syndicales… même si l’aspect de cette pièce semblait un peu hiératique, je m’y sentais bien.
L’un après l’autre, mes collègues arrivaient.
« Bonjour » sobre pour certains, d’autres plus emportés, me tapaient sur l’épaule.
Philippe, lui, me répétait chaque jour la même blague : « Bokaaa, Bokaaa, prêt pour la noubaaa ? »
Je faisais mine de sourire, comme tous les jours, même si ça me gonflait terriblement.
Dans l’ensemble, on parlait peu. Les vestiges d’une nuit écourtée certainement. Les esprits embrouillés par nos vies respectives. Un demi silence qui puait la souffrance, la résignation.
On croisait l’équipe de nuit ; des ombres errantes qui ne s’attardaient pas.
Le chef donnait le coup d’envoi de huit heures d’enfermement psychologique. Oui, ça a l’air fort comme ça, mais le travail à la chaîne laisse peu de répit aux futilités de l’esprit.
Dans cette usine, on fabriquait des couches pour enfants et adultes incontinents. De longues machines immenses remplissaient des hangars aux dimensions colossales, une accumulation d’engrenages complexes, de systèmes automatisés, ça aspirait, ça chopait, ça transportait, ça exultait, ça suintait, ça brinquebalait… Nous passions nos heures de présence avec des bouchons d’oreilles, des blouses usées, des chaussures de sécurité et des lunettes de protection.
Ce jour là, on m’avait installé à un nouveau poste. J’en avais connement ressenti une petite fierté, comme une promotion, une sorte de gratitude pour mon assiduité… en vérité, juste un autre maillon de la chaîne.
« Bon, tu vois Boka, là ? Les couches, elles arrivent par 25, la 26ème est légèrement surélevée, tu attrapes le tout juste avant celle-ci, tu compresses le paquet avec tes mains, tu tiens le tout, bien fermement, et tu les fous dans ce carton ok ?… Attends, je te montre… »
Il fit exactement ce qu’il venait de m’expliquer en le criant cette fois-ci pour couvrir le bruit des machines. Un autre mec à côté de moi était chargé de fermer le carton et de m’en préparer un autre vide.
«…Tu feras gaffe parce qu’elles sont légèrement lubrifiées, si tu serres trop, ça te saute à la tronche, et faut pas qu’elles aillent dans la machine juste après ok ? T’as bien compris hein ? »
Il avait insisté lourdement, je m’étais contenté de hocher la tête niaisement, puis il a disparu derrière un monticule de cartons vides.
En effet, elles glissaient ces saloperies, fallait que je les serre bien fort, ça tenait de l’équilibrisme, ou de la patate chaude je ne saurais dire. Comme si l’erreur était fatale, irrémédiable.
Et, il y avait ce mec là… ce Philippe… il traînait autour de moi, je le voyais du coin de l’oeil, je me demandais ce qu’il foutait, pourquoi il ne travaillait pas. Mais, je n’avais pas le temps de voir ce qu’il fabriquait, les rangées de couches arrivaient sans discontinuer, dans un flot incessant, un ras de marée cellulosique.
Je priais intérieurement pour ne pas avoir envie de pisser, parce que je me demandais comment on ferait pour me remplacer. La cadence semblait de plus en plus rapide, à moins que ce ne fut moi qui suivais de moins en moins bien le rythme. Ça devenait transcendantal, je faisais corps avec la bête, j’étais devenu un rouage de plus, le prolongement de chair à ce corps d’acier.
Trop fier pour voir ce qu’il se tramait, je m’échinais à supporter l’afflux boulimique de la machine.
Les bras endoloris, le front en sueur, les mains moites, le geste quasi hypnotique, l’inévitable ne fut pas… évité.
De mes bras, s’est envolée une multitude de couches, comme des oiseaux malades planant maladroitement, je les voyais au ralenti, explosion blanchâtre illuminant ma connerie, suivie d’un bouchon à la chaîne et les sirènes d’alerte de la machine s’enclenchèrent. Partout au sol, sur le béton lisse, des cadavres de couches. J’ai vu Philippe qui appuyait sur le bouton d’arrêt d’urgence.
Mes mains tremblantes, offertes à la miséricorde. Essoufflé, tétanisé, victime de moi même, seules les distorsions vocales du chef venu me crier dans les oreilles me permirent de revenir au commun des mortels. Je ne comprenais rien. Comment ai-je pu faillir ?
J’ai aperçu sur le visage de Philippe un sourire un peu narquois et un air suffisant. Il s’est approché du chef pour lui intimer qu’il avait eu tort de me donner cette responsabilité, que les gens comme moi, « ça ne sait pas travailler vite », qu’il m’avait vu faire, et qu’il avait su que je ne « tiendrais pas la route ».
J’ai entendu, tout, je n’ai rien loupé. J’ai eu envie de lui rentrer dedans, de lui faire avaler ses mots, mais j’avais besoin de ce travail alors je me suis tu.
Le chef m’a dit : « Va en pause Boka, et attends moi ! »
Je suis retourné dans la salle de pause. Son silence apaisant, son odeur de café, j’ai attendu, sans me calmer pour autant… Un homme est rentré rapidement et avec discrétion, je le connaissais, mais je n’avais jamais parlé avec lui. Un grand mec, barbu, la cinquantaine, costaud, le genre taiseux, des histoires plein les rides.
Il s’est penché vers moi et m’a glissé en chuchotant : « T’inquiète pas, on a tout vu nous autres, on sait que l’ petit t’a fait un plan foireux. On va s’occuper de lui. Les petites merdes dans son genre, on n’en veut pas ici. Mais chut, tu dis rien ! ». Il est reparti sans m’avoir laissé le temps de lui répondre.
Le chef est rentré juste après, il m’a demandé ce qu’il s’était passé, je lui ai donné ma version des faits, je me suis excusé lâchement, sans même faire allusion à la cadence effrénée des couches sur la chaîne.
« C’est rien Boka, je vais te remettre à ton ancien poste, tu finis ta journée comme prévu mais je suis obligé de faire un rapport, la machine est en panne, il nous faut tout nettoyer… »
Sa voix devenait floue, je rongeais ma rage, focus sur la gueule de ce petit con de Philippe. Je ne pensais à plus rien d’autre. Juste à imprimer mes phalanges sur sa face. Je respirais profondément en gardant les poings serrés.
« Calme toi, tu t’en fous de ce qu’il dit l’autre là, il me la fait pas à moi. Je sais qu’il veut se faire embaucher… retourne travailler, tu penseras à autre chose. »
Je me suis engouffré à nouveau dans le brouhaha, regards compatissants et clins d’œil complices.
« Alors Boka, tes bras chocolat, c’est du nutella ou quoi ? »
Je me suis retourné et j’ai aperçu Philippe, toujours ce putain de sourire narquois sur la gueule, fier de sa connerie. Envie de l’étrangler, le temps d’y penser, et mes mains étaient déjà autour de son cou, j’ai serré très fort, je regardais son visage s’empouprer, ses yeux exorbités traduisaient la surprise et la peur.
J’étais calme, serein, j’ai ressenti presque un certain plaisir à le voir perdre connaissance.
Les collègues ont accouru pour desserrer l’étau. Des cris, des coups, on m’a plaqué au sol, je me suis laissé envelopper par la lumière du soleil tamisée par les parois en plexiglas sales, allongé sur le béton froid, amorphe et rassasié de haine, je n’entendais plus rien.
Philippe n’est pas mort, mais l’asphyxie a engendré des lésions cérébrales et moi je ne suis plus qu’une donnée dans les statistiques de la délinquance, un matricule, un mec dans une cellule. Je regrette, mais je n’ai pas su trouver les mots…
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