Le recul

« Tu te serais appelé Dupont ou Durand, tu dirais pas la même chose. Mais vu ton nom, ton père devait être maçon portugais plutôt non ? »

En trente-deux ans d’existence, c’est la première fois qu’on me traite de la sorte, la première fois que mes origines sont montrées du doigt. On m’avait déjà traité de « sale arabe » quand j’étais petit, de « sale gitan » et de « sale français » aussi, mais je n’avais pas pris la mesure de l’insulte, moi qui me sentais « être humain » avant tout, ça me faisait de la peine pour mes petits camarades, j’étais un peu eux, le temps d’une insulte.

Enfant du sud, enfant de cité, les journées torse nu, le « mal parlé », peut être la coiffure un peu hirsute, mes vêtements dépareillés, je ne sais pas, tout un ensemble de choses qui faisaient de moi un enfant inclassable à insulter.

J’avais toujours pris ça avec philosophie, trouvant des excuses aux uns et aux autres, une sorte d’humanisme chromosomique, un truc dans mes tripes, une tolérance maladive.

Et me voilà, à relire cette phrase, n’en revenant toujours pas, le cul posé sur mon fauteuil, le dos courbé, je me sens mal, je me sens de trop.

Le point final à ma naïveté, j’ai fini de croire que nous, français, étions dotés d’une sorte d’humanité intrinsèque, dû à l’histoire de ce pays, ce pays où je suis né, ce pays que j’aime pourtant.

Je me demande si je dois encore m’approprier son histoire, si la révolution française était bien la mienne, si les années folles font partie de mon patrimoine culturel, si, finalement je ne dois m’intégrer à la France qu’à partir du jour de ma naissance…

Je repense à mon grand-père, pas quelqu’un de bien, une ordure même à entendre mes oncles et mes tantes. Mais, il a été dans la résistance, il a affronté les milices mussoliniennes et a pris le maquis parce qu’il était recherché pour avoir tué un homme. Venant de sa Calabre profonde, il a dû en franchir des obstacles pour pouvoir rentrer en France clandestinement, et même une fois passé, se cacher, encore. La guerre et là-bas, l’espoir.

Je le revois caressant avec tendresse et nostalgie, son drapeau italien posé dans le salon, il devait repenser à ses plaines brûlantes dans lesquelles il avait grandit, l’envie d’y repartir, juste une fois, avant de mourir, puis se rappeler de sa femme, de ses enfants, de sa vie qui était désormais ici, dans ce pays d’accueil. Heureusement, ses lacunes en français ne lui permettaient pas d’entendre quand ces enfants se faisaient traiter de « sale métèque ».

Je pense à lui et à tous ces gens qui fuient la guerre et la misère, ces gens qui ont toujours fait la France, ces gens que l’on stigmatise aujourd’hui.

Alors, ça me fait doucement rigoler quand j’entends, que ceux déçus par notre nouveau président, souhaitent partir, s’extrader pour ne pas devoir subir la vermine socialiste, un pays qui n’est même pas en guerre et pourtant ils veulent faire la même chose que ceux qu’ils exècrent. Je ris de cette solidarité sélective. « Courage, fuyons ! » Je ne comprends pas leur raisonnement.

Il apparait que je n’ai pas l’intelligence nécessaire pour comprendre que de par mon vote, j’ai participé à l’effondrement de notre beau pays. Parce que je suis de gauche, je dois surement être un brûleur d’encens baignant dans des nuages de crétinerie bordés par l’amour naïf de l’autre, par la croyance qu’on peut tous être libre et égaux en droit. Mais non. Les valeurs de notre démocratie ne sont plus les bonnes apparemment. Au revoir constitution ! Tu n’as plus ta place dans le XXIe siècle. On n’a pas le recul nécessaire, on ne regardera pas le monde dans sa globalité. On préfèrera se barricader dans nos peurs et nos angoisses et les nourrir avec des éventualités. La prévention par la haine. France, je ne sais plus qui tu es !

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12 réflexions sur “Le recul

  1. Pour ma part, j’ai voté Sarkozy, j’admire l’homme qu’il est et le travail qu’il a accompli, et c’est pas pour autant que j’insulte tous ceux qui votent à gauche même si je pense franchement qu’on s’est tiré une balle dans le pied, et je trouve les propos qui t’ont été tenus absolument dégueulasses, et j’aime bien ton article, on peut avoir des avis différents et se rejoindre dans la tolérance !

  2. Je le trouve bien ce texte avec tous ces clichés vus et revus et inusables pourtant tellement on vit avec. Je ne peux m’empêcher de penser que le contre pouvoir maintenant, la « critique » si tant est que ce mot puisse s’appliquer à leurs mots, de cette opposition qui s’oppose tellement à tout qu’elle fait face à sa propre identité… Je ne peux m’empecher de penser que ta réaction est ce que veulent ces français de la France Forte et qui beuglent comme des porcs.

  3. Merci Dr Trollamoure. Je comprends ce que tu veux dire et tu as probablement raison. Mais j’avais besoin d’extirper (comme souvent) ce truc. Ça fait plusieurs jours et ça me restait dans la tête. Je ne sais pas si ce texte résoudra mon écœurement mais bon il est là.

  4. Amusant comme on peut retrouver l’écho de ses propres pensées dans le texte d’un autre. Merci pour ce texte où tu exprimes avec pertinence ce sur quoi j’aurais pu m’enflammer avec virulence. Plus qu’un écoeurement, dont le point culminant aura été atteint par des commentaires au sujet d’un article sur les inondations en Guadeloupe qui donnaient a peu près « Bien fait pour vous, vous avez voté Hollande », c’est de la déception que je ressens actuellement. Alors merci tout simplement pour avoir exprimé un malaise qui sera relatif au vécu de chacun mais qui doit se ressentir pour beaucoup.

  5. @Triice merci pour ton commentaire. Il m’arrive bien trop souvent d’être virulent mais on se retrouve dans un combat de sourds. J’apprends à trouver les arguments et à ignorer les esprits étroits, et c’est pas facile.

  6. Mais NON, les valeurs qui construisent notre pays ne sont pas enterrées, c’est le contraire! Tout les discours de ces derniers mois, voire de ces dernières années sur la stigmatisation des immigrés, ces enfoirés de chômeurs ou de malades qui ne sont que des « assistés », etc etc etc, portés par Sarkozy et certains de l’UMP (et je ne parle même pas du FN), une large partie des électeurs les ont refusé! alors, quoi, sitôt Hollande élu, on baisse les bras? C’est maintenant que ça commence !
    Portons haut et clairement les valeurs de fraternité, de solidarité, bref, d’humanisme qui font que, peut-être, on va redevenir fiers d’être français. OK, je te l’accorde, c’est jamais gagné. Et c’est bien pour ça que JAMAIS il faut baisser les bras , ne serait-ce que par égard pour ceux qui ne vivent pas en démocratie, et auxquels on ne pense pas assez, nous, qui baignons malgré tout dedans. Et c’est qui d’abord ce connard qui t’a dit ça?

  7. Exactement ce que je me disais ces derniers temps. Je plussoie David Luchard également sur le fait que l’on peut voter pour un côté et respecter l’autre bord.

  8. Les deux derniers paragraphes sont superflus. Le témoignage brut se suffit à lui-même, plus éloquent qu’un million d’articles de presse.
    Classe, chapeau. Merci.

  9. J’aurais beaucoup à dire, je me reconnais dans ces mots, quasi tous. Il y a des choses qu’on ne peut vraiment comprendre qu’en les vivant malheureusement.

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