Ô corps

Au corps, je voue un culte, du fanatisme à l’état brut, je ressens tant de haine à son égard que ça ne peut être que de l’amour mal nait.
Je ne sais pas d’où ça vient, ni quand ça a commencé, de toute manière je m’en fous, le constat est là, je ne m’aime pas.

Je palpe sans arrêt cette hanche et ce ventre comme pour les scanner, me rappeler qu’il sont bien là, que mon corps est comme il est, m’en faire une projection mentale, l’acceptation par le toucher, comme si mes bras étaient ceux d’un étranger, un étranger qui me jugerait, me pinçant pour constater l’étendu des dégâts, sentir cette peau molle se plisser sous mes doigts, en ressentir de la honte, de la bizarrerie. Je me sens bête de foire, spectateur et monstre à la fois. Les pincements se transforment en poing rageur parfois, des coups que je me porte, punition idiote ou espoir d’écraser l’indicible, de la faire fuir cette graisse abhorrée, me frapper jusqu’à en serrer les dents, mon cerveau se fixe, amorphe, en veille, il en oublie le sens du raisonnable.

Le jugement des autres, qui trouvent ça marrant de te rappeler que tu as encore grossi, je ne sais pas à quoi ils pensent quand ils disent ce genre de chose, une manière de se rassurer qu’ils sont, eux, bien dans la norme ? Démontrer maladroitement de l’intérêt pour moi ? Ou simplement qu’ils sont trop cons pour penser que dire une chose pareille peut te blesser profondément ?

Savent-ils la souffrance de se sentir impuissant face à soi-même ? « T’as qu’à faire un régime ?! » peut-on entendre fréquemment, comme si on n’y avait pas pensé, comme s’il suffisait de le dire pour se mettre à bouffer sainement et faire du sport, comme ça, comme une évidence. Ben non, ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Des névroses à surmonter, une part de psychologie, les histoires respectives, sa capacité à combattre… tant de paramètres qui nous échappent parfois.

Tout est à remettre dans un contexte, la solitude n’aide pas.

Le bon vivant compense ses noirceurs dans ses excès de vie, dans l’idée d’être aimer, de faire partie du commun des mortels, ne serai-ce que par ses rires à gorge déployée. Être aimé au moins pour ça, effacer la silhouette, juste le temps d’une soirée, et une fois seul…

L’automutilation par nourriture interposée, ce gouffre qu’est la gorge prête à tout avaler, chute libre d’aliments sans importance, l’idée de se remplir, l’idée de se sentir, jusqu’à l’écœurement, le dégoût de soi, je ne sais même pas si c’est bon, si c’est forcément bon, puisque ça me rassure. Vomir le tout dans la culpabilité, y trouver un certain contentement malsain en se disant que c’est des calories en moins. S’éviter dans le miroir, encore, ne pas avoir la notion de soi, et attendre le couperet du pantalon qui te serre trop, du t-shirt qui t’étouffe, mal accoutré, des vêtements pour censeur, le comble de la déréliction.

Les corps n’empêchent pas l’amour, les corps n’empêchent pas l’espoir, un bout de chair compte plus que les autres, coincé dans nos squelettes, le cœur. Et le mien se rassure dans la haine profonde que je ressens pour les moqueurs et les intolérants. Je me trouve moi-même une certaine discrimination envers les cons. Et tant que ça durera, c’est qu’il me restera assez de fierté pour absorber la vie dans ce qu’elle a de beau à apporter.

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2 réflexions sur “Ô corps

  1. « Les corps n’empêchent pas l’amour, les corps n’empêchent pas l’espoir, un bout de chair compte plus que les autres, coincé dans nos squelettes, le cœur. » Cette phrase quoi…j’aimerais l’avoir écrite…
    Ton texte est magnifique, vrai, simple, sans pudeur.
    Merci.

  2. « Regarde-moi, touche-moi, effleure-moi, possède-moi, contrôle-moi, exalte-moi, ressens-moi, protège-moi, déteste-moi, quitte-moi, aime-moi, retiens-moi… »
    Balance ça à une nana qui te plaît, « juste le temps d’une soirée ». Porte beau!
    Le corps est une énergie ; le corps, C’EST l’amour. L’amour physique est sans issue ? C’est tout le mal qu’on peut se souhaiter, vu que le coeur, ben justement, il est coincé.
    Remplace pour voir le « moi » par « toi »; c’est intéressant! Faudrait peut-être rajouter « oublie-toi », ça marche bien aussi, pour peu qu’on le fasse consciencieusement.
    Mais texte bien craché, j’avoue.

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