De l’origine de soi

Je ne suis pas quelqu’un de bien, j’arrête pas de te le dire. Y’a des trucs… j’peux pas… t’sais pas… faut pas…

Souris pas comme si j’étais en train de te raconter des conneries, tu connais rien de moi. J’ai des parts d’ombres que la plupart des gens ne comprendraient pas, tu pourrais pas t’empêcher de me juger. Oui, je suis ce que je suis aujourd’hui… mais… j’ai mes fantômes  comme on dit.

Il suffit de rien. Parfois, les odeurs au hasard de la nuit, l’éclat d’un réverbère, une ambiance particulière, et les souvenirs que je croyais oubliés, reviennent insidieusement, ça pince mes glandes lacrymales, et mon cœur excédé se remet à penser, et j’ai pas envie.

J’peux pas t’expliquer ni te raconter faudrait que je commence par le début, quand j’étais pas encore voulu. Que je te raconte l’endroit où je suis né, où j’ai grandi, je sais, ça fait cliché mais pourtant c’est la seule vérité, y’en a pas d’autre, on n’est que des animaux après tout, on s’adapte.

D’abord, c’est beau comme une pub Benetton, ces camaïeux de chair en couche-culotte. Puis, ça tourne à l’expérience scientifique, tu te demandes comment ça se fait qu’il y ait autant de nationalités regroupées dans un même endroit, mais, tu t’en rends pas tellement compte, t’es trop occupé à comprendre que tu vis dans un milieu de pauvres et de rejetés. Ça fait drôle, tu sais, quand t’entends à la télé que les mecs de « cité » sont des jeunes « issu de l’immigration », qu’il n’arrivent pas à « s’intégrer »… tout ça c’est des conneries, ça m’a toujours énervé. Des quartiers qui abritent des milliers de personnes, souvent des smicards quand ils sont pas au chômage, mais il n’y a pas que ça. Y’a une communauté de gens biens qui s’entraident et veulent s’en sortir.

Quand tu surprends ta mère en train de pleurer dans sa chambre parce qu’elle n’a pas de quoi acheter les fournitures scolaires, j’peux te dire que tu réagis et que ça te laisse une trace indélébile, et t’as la rage de sortir de ce merdier, tu te fais la promesse de pas vivre comme eux. C’est un truc dans le ventre, un truc qui te maintient bien droit et qui te fait te lever le matin sans te plaindre avec l’idée que tu vas réussir.

Deux choix s’offrent à toi, bosser ou voler. Alors y’a un moment où tu testes les deux… mais quand tu vois les potes que t’as connu depuis la maternelle cumuler les condamnations, ça te fait réfléchir. Heureusement qu’il y en a une majorité qui choisissent le travail et les études, mais on en parle rarement, on préfère se concentrer sur des ados qui crament des bagnoles.

J’ai vu des mecs brillants, des tronches pas possible, des gentils, des débrouillards, des travailleurs, et pourtant c’est pas facile dans un pays où on a décidé que de toute manière tu voulais pas t’intégrer… l’échec social n’est jamais aussi réussi que lorsque les instances gouvernementales ont décidé que t’étais un problème. La preuve en est qu’on a créé une société dans la société à force du temps.

Tu veux savoir ? Ma vie, c’était la nuit… elle avait cette saveur particulière, peut-être que les pupilles dilatées aiguisaient ma façon de penser, de réagir, de subir, je sais pas… Je crois que le ciel parait plus infini, la nuit… on se sent plus libre, et aussi plus fragile, plus microscopique, insignifiant…

Je me rappelle des rues évidées, des chats errants, des phares aveuglants, des murs en pierre teintés d’orange par les lampadaires des quartiers pavillonnaires dans lesquels on rodait… je pensais aux gens enfermés dans leur maison, dans la sécurité de leur double-vitrage, de leur chauffage, de leur canapé moelleux… Pour moi, c’était mon heure, le temps de vivre abondamment… la ville soumise… j’étais là, et je ne voulais être nulle part ailleurs… enfin je crois…

A se sentir comme nos ombres qui léchaient les murs froids, et l’écho de nos baskets frottant ce bitume trop familier, on comprenait nos silences et on savait ce qu’on voulait… fuir…

Fuir… la misère, l’ennui, les rues crades, les caves puantes, les parkings tachés d’huile, les dos courbés des pères fatigués, j’sais pas… tout quoi.

Une cité, c’est un espace ouvert et pourtant, y’a pas plus clos comme endroit, ça t’enferme même quand t’es ailleurs, le béton des tours, on dirait qu’il est accroché à tes shoes, il est dans ton phrasé, dans tes sappes, dans ton caractère, tes sauts d’humeur… en toi… c’est dur de s’en défaire, on dirait une maladie… une longue maladie que t’as pas choisi… une maladie qui te met à l’écart, qui te caractérise, te conditionne, et à force qu’on te montre du doigt, tu finis par te regarder comme tel, une sorte d’acceptation de ce mal sournois.

Alors oui, tu me vois là, comme ça, comme je suis, mais tu sais pas… et c’est pas plus mal. Découvrir qui on est vraiment, c’est pas un truc qui te saute à la gueule, faut creuser, profond… encore faut-il faire la démarche… mais on s’en fout, le passé est mort et le présent c’est toi.

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5 réflexions sur “De l’origine de soi

  1. Texte très évocateur, mais j’accroche pas trop à l’intro et au dernier paragraphe. Ça fait un peu trop oral (limite rap, mais bon, c’est peut-être voulu). Et certains points de suspension ferait gagner le texte en maturité littéraire s’ils étaient remplacés par des points virgules (enfin, je suis un fan de points virgules, alors…).

  2. Ahah, le point virgule, ce grand oublié… Merci pour ces remarques. Oui, en effet c’était le ton voulu, on peut ne pas accrocher, mais je voulais que le narrateur ait cette teinte. Ensuite, je ne te cache pas que je l’ai écrit cette nuit et que je manque de patience quant aux finitions mais je me soigne.

    Les critiques utiles sont tellement rare.

  3. Le passé n’est jamais mort : on le porte et il se nourrit sans cesse du présent. Pour qu’il ne te saute pas à la gueule, il faut l’apprivoiser. En creusant, en effet… Mais il ne faut pas aller trop loin. Sauf si l’on aime l’aventure solitaire. Car là, là où tu vas, tout au fond, au-delà, par-delà, en ces lieux sombres sans temps ni espace, plus personne ne sera là pour entendre…mis à part toi : tout ce que tu y trouves reste indicible ; les mots ne font que remonter ces sensations sans jamais pouvoir les définir. Des couleurs impalpables, des fleurs ou des déchets indéfinissables. Alors, il faut faire gaffe, se préparer des fils d’Ariane, marquer des repères par l’amitié sûre et indéfectible. Mais, même quand tu crois à ces amitiés, tu doutes encore. De toi…donc de l’autre.
    L’origine de soi ? C’est un instant si proche d’un big-bang personnel. Une poussière, un univers en création. L’origine est en permanence, à chaque pas, nouvelle. Soi est… #labise
    P.S. : Bien sûr que c’est un bon texte !

  4. houaou!!!!!Franchement il ne faut pas avoir peur de la vie comme ça, tout n’est pas si négatif, je reconnais que vivre avec peu n’apporte pas toujours le bonheur mais l’argent le fait il vraiment?Il est vrai que l’on peut se poser la question…… Faut-il avoir un enfant ou non, la réponse est dans le coeur, il n’est pas égoiste de ne pas en avoir si c’est pour trembler pour lui toute sa vie..pour ma part j’en ai eu trois je ne le regrette pas ça a été mon plus grand bonheur…

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