Les lauriers roses

Je ne me suis pas demandé comment ça arrivait ce genre de chose.
Je ne me suis jamais dit que la vie était faite de personnages éphémères ou d’amis temporaires, mais voilà, c’est un fait, on vit dans l’inconstance, et c’est tant mieux.

Je me dis ça et je pense à ce copain que j’avais eu quand j’étais adolescent.
Je ne me rappelle plus très bien comment je l’ai rencontré, ni à quel moment il a disparu.
Il a traversé ma vie, juste quelques mois, je ne sais plus combien exactement, je ne me souviens que des saisons.
Il y a les gens qu’on oublie et ceux qui te marquent à jamais.
Faut dire, lui, il n’était pas tout à fait comme tous les autres. D’abord, Il était sourd-muet mais plus sourd que muet en fait.
En guise de mots, il exprimait des râles, mais il savait en dire quelques uns. C’était d’ailleurs bien là son plus grand problème, ou plutôt le mien, car les mots qu’il connaissait pour la plus grande majorité se résumaient aux attributs physiques féminins.
Pour tout vous dire, il était aussi un peu attardé. Il avait plus de trente ans mais c’était encore un enfant.
Au milieu de ses sourires candides, il lâchait des  » bouche … bouche … bouche » avec du mal à dire les « ch », « seins … seins … seins » avec du mal à dire les « sseu » à chaque fois qu’il croisait une fille, le cul, les yeux etcetera, tout y passait. Il voulait me faire rire, mais moi, ça ne me faisait pas rire du tout car il ne se rendait pas compte qu’il le criait bien fort. En gros, j’étais grillé. Mais, c’était mon copain, et ça n’arrivait quand même pas toute les cinq minutes….. « cul … cul … cul”

Il passait me prendre tous les jours et on partait vers nulle part pour ne faire rien.
Ma mère insistait a lui parler très fort, j’avais beau lui répéter qu’il savait lire sur les lèvres, chaque jours elle continuait « ÇA VA VOS PARENTS ? … FAITES PAS DE BÊTISES HEIN ? »

Je me rappelle que je le traînais avec moi dans mes errances aux hasards des rues, et que je l’entendais qui riait derrière moi de manière un peu niaise, un rire maladroit du fait de son défaut de prononciation. – « Cul…cul…cul » – Il essayait quand même de se faire comprendre, avec ses bouts de mots, ses gestes et ses mimiques aussi. C’était subtil, avec le temps, je finissais par le comprendre sans même me concentrer.

Collé dans mes godasses, il scandait des « seins … seins … seins » entrecoupés de long silence. On arpentait les quartiers pavillonnaires, les rues désertées, tentant de semer nos chimères dans des fonds de canettes de bières.
Souvent le chemin était le même, de chez moi à chez lui, et de chez lui à chez moi. On se reconnaissait des accointances dans nos silences respectifs.
A l’entrée du jardin, devant chez lui, de grands massifs de lauriers roses trônaient, comme une voute végétale abritant un petit portillon en bois. Au milieu, un chemin de pierres plates conduisait à une petite maison de plain-pied que ses parents, que je trouvais très vieux, entretenaient amoureusement.
Il pouffait dans ses épaules, content de lui, caressant les longues feuilles étroites de ces arbustes, en les regardant avec complicité. C’est à dire qu’il en faisait sécher les feuilles pour les fumer. Il était persuadé des capacités psychotropes de la plante. Il en jurait corps et âmes jusqu’à m’en postillonner le réquisitoire, « si..si..si.. » il insistait beaucoup.
Comme je ne fumais pas et que je me foutais de ses délires de défonce, je lui disais de fumer et d’arrêter de me saouler la tête.
Alors, il fumait, exhalant des volutes d’une fumée blanchâtre qui ne me disait rien de bon. Puis, il riait dans une quinte de toux.

Un jour, il n’est pas venu me chercher, il n’est plus jamais venu d’ailleurs. J’ai arrêter de marcher j’attendais de revoir sa bouille avec son sourire indélébile. Mais non, il n’est pas venu.

Je suis retourné devant la petite maison, et j’ai vu que les lauriers roses décoiffés avaient mangé le portillon. Que le chemin de pierres plates s’était caché sous un parterre de feuilles mortes. Les baies vitrées s’étaient couverte d’une pellicule de tristesse. On se rend compte qu’une maison, ça vit et ça meurt. J’ai arraché une feuille de laurier rose avant de retourner sur mes pas.
Je ne me suis pas demandé comment ça arrivait ce genre de chose.
Je ne me suis jamais dit que la vie était faite de personnages éphémères ou d’amis temporaires, mais voilà, c’est un fait, on vit dans l’inconstance, et c’est tant mieux.

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