Le chant des murs

On a vidé tous les meubles de l’appartement.
J’ai regardé ma mère qui s’agitait de pièce en pièce et entre deux cartons, je lui ai demandé pourquoi ils enlevaient tout ?
Elle m’a regardé, et toute essoufflée qu’elle était, elle m’a bafouillé : « eh beh ! on déménage chéri, tu ne vois pas que c’est devenu trop petit ici ? ».
Je n’avais que trois ans, et cette phrase soudainement m’emporta dans un torrent de réflexions. »… trop petit… »J’avais beau réfléchir, je ne comprenais pas.
Je visualisais la chambre que je partageais avec mes deux sœurs. La place de nos trois petits lits avec au centre, le tapis sur lequel j’avais largement de quoi faire balader mon téléphone à roulette, – celui avec le cadran en arc-en-ciel, les yeux rotatifs, et un sourire indéfectible sur la façade – , mais, ça ne pouvait pas être la chambre qui était trop petite, parce que moi, je la trouvais bien assez grande.

J’ai pensé alors au salon. Dedans, le lit immense de mes parents prenait beaucoup de place, c’est vrai. Mais, je me rappelais de tous ces matins où je jouais dessus au trampoline en regardant Goldorak, et de ces soirs aussi où nous étions tous, les uns contre les autres, à regarder des films que je ne comprenais pas, le biberon de chocolat au lait pendu à la bouche et la main dans le slip à me gratter le zizi. Ça ne pouvait donc pas être la faute du salon, on y était trop bien.

A force de me faire pousser par les allées et venues des grandes personnes, que visiblement je gênais, je me suis retrouvé sur le balcon. J’ai agrippé les barreaux de fer, et j’y ai coincé ma tête entre, ça me déformait un peu le visage, j’aimais bien.
Je regardais la place quelques étages plus bas, qui supportait des tas de cailloux et quelques arbres frêles à moitié habillés de feuilles.
Des cris d’enfants s’amusaient à rebondir entre les hauts immeubles, parfois des bruits de moteurs leur répondaient. C’était la guerre des échos.
Au milieu de la place, des garçons plus vieux que moi, mais qui ressemblaient encore à des enfants, s’amusaient à sauter par dessus des palettes de bois enflammées. Il parait que ça se fait, que c’est la Saint-Jean qui veut ça, mais moi je n’y connaissais rien. Je savais juste que le feu ça brûle et je crois que je les avais trouvé complètement cons.

Je suis retourné dans l’appartement parce que j’avais froid. J’ai appelé « maman » et ma petite voix a résonné dans le grand vide.
Mon père s’est approché pour me dire de ne pas rester au milieu. J’ai levé la tête pour le regarder… et là, j’ai compris. C’était devenu évident. Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

« … trop petit… »

J’ai compris tout un tas de truc ce jour-là.
Pourquoi, quand des gens me voyaient, il me disait que j’avais “encore” grandi. Pourquoi je prenais des tailles supplémentaires de vêtements et que ça l’agaçait, maman. C’était évident, nous les humains, on grandissait tout le temps. J’ai, donc regardé mon père, et je lui ai demandé  » C’est parce que tu touches le plafond avec ta tête qu’on doit partir ? »
D’après ma perspective, c’était la seule explication. Lui aussi, il continuait forcément de grandir et par conséquent nous serions amenés à déménager encore et encore. Je m’imaginais des parents géants et des plafonds qui vous donneraient le vertige.

Ma mère m’a pris par dessous les bras pour me porter jusqu’à la Renault 12 garée en bas.
Je me suis faufilé sur le siège arrière coincé dans un tas chaises en Formica qu’on avait imbriqué tant bien que mal. Le visage boudeur un peu agacé de tous ces futurs déménagements possibles. Je regardais, les yeux un peu mouillés, le ciel gris qui attendait dehors. La voiture a démarré, et le moteur est venu ajouté une voix supplémentaire, au chant des murs qui s’élevait alors dans cette grande cité.

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3 réflexions sur “Le chant des murs

  1. C’est beau, j’aime beaucoup votre style. Vos thèmes me rappellent un peu du Zola dépeignant la société et me remettent en tête des souvenirs d’enfance. Cette maison que l’on trouve immense, ce jardin qui semble être plus grand qu’un parc, ces grilles qui semblent atteindre le ciel… est en réalité une chambre de bonne avec balcon. Mais peut importe, les souvenirs d’enfance sont si beaux et gardent leur magie.
    Bravo pour cet article plein de sensibilité!

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