L’avènement du e-parti

Il essuya son front avec un mouchoir soigneusement plié en quatre, mais la sueur se remit à perler quelques secondes plus tard. La chaleur suffocante donnait une teinte rose à ses joues déjà brillantes, et le nœud trop serré de sa cravate qui s’enfonçait légèrement dans son double menton renforçait cette impression d’étouffement. Tenant contre son torse une fine mallette de cuir, il essayait maladroitement de ranger son mouchoir dans la poche intérieure de sa veste, offrant par la même occasion un aperçu de l’auréole de transpiration qui s’était dessinée sur sa chemise, et tout ça alors qu’il trottinait rapidement sur le marbre d’un grand couloir haut de plafond, décoré de fresques et de dorures impérialistes.

– « Monsieur le Premier Ministre, monsieur le Premier Miniiiistre… » hélait-il en haletant.Un groupe d’hommes en costume noir s’arrêta sous les appels pressés et alarmant de ce personnage en liquéfaction.

– « Je dois m’entretenir avec vous…. tout de suite ! »

Stupeur et sourcils interrogatifs en entendant cette injonction balbutiante entrecoupée de reprises de souffle. Interrompre ainsi un homme d’état aussi important alors qu’il s’apprêtait  à aller déjeuner fut un argument largement suffisant pour que cet homme soit pris au sérieux.

–  » Très bien, je vous écoute… » répondit le Ministre tout en congédiant ses camarades d’un signe de la tête.

Une fois seuls, et une fois sa respiration à peu près récupérée, l’homme s’expliqua.

– « Monsieur Krapouski… je suis… enfin moi, c’est mon nom… c’est moi quoi…chargé de mission, parti… parti.. touiteur… touiteur  » Propos amphigouriques de mise.

– « Calmez-vous monsieur, bon sang ! CALMEZ-VOUS ! » répéta le ministre en secouant le pauvre bougre qui se prit une gifle au passage.

Lentement, il retrouva ses esprits avant de fondre en larmes. Et dans un filet de voix tremblante, il glissa « Touiteur… touiteur a créé son parti politiqueuheuuuouhouuuubouhouuuuu »
Gros sanglot, épaules tombantes, il s’agenouilla en prenant son visage entre ses mains.

Le Premier Ministre, resta interdit, statufié, muséegrevinisé avant l’heure. Un « Mon dieu… » s’extirpa de sa gorge serrée.

Il se mit à courir à son tour, et on pouvait entendre résonner des « Nicolaaaas… Nicolaaaas… » rebondissant sur les colonnes et les murs de l’éminent bâtiment.

…..

– « PUTAIN MAIS QUE VOULEZ-VOUS QUE ÇA ME FOUTE HEIN ?! C’est pas trois abrutis qui font rimer constitutionnel avec babybel qui vont me faire chier !  On est en démocratie, que voulez-vous que j’y fasse ? Débiter des âneries en haut-débit à longueur de journée pour se faire tripoter l’égo, si tu veux, moi, je m’en carre l’oignon, c’est comme ça !… Des amputés du neurone, des chômeurs qui se prennent pour des tapis de souris… tssss qu’est ce qu’ils croient… que je vais trembler ? Que je vais débattre avec eux…? Ah ! la blague. Ils réclament quoi ? hein ? De pouvoir écrire en 150 signes ? C’est 10 de trop, ils ont pas le cerveau fait pour, je vais…. »

Le président continuait son monologue en tournant en rond dans le grand bureau élyséen. Il cachait mal son agacement, et venant de lui, c’était peu dire. Il connaissait  la puissance de ce médium. Il en avait eu la preuve pendant les révolutions arabes, mais surtout lors de la perte de son triple A où le nombre d’allographes, charades polysémiques ou non et autres calembours avaient inondé la toile des mois durant. Le twitto est un esprit prolixe pour le meilleur et pour le pire.

Les quelques ministres et secrétaires d’état présents ne pipaient mots. Prostrés, ils regardaient le tapis du salon vert, attendant que la colère passe.

Parmi les raclements de gorges gênées, une voix timide murmura quelque chose. Le président s’arrêta de tourner en rond avant de se diriger promptement vers l’homme qui avait régurgité ce… quelque chose.

– « QUOIIII ??? »

– « hum…. E…. Eric Besson les a rejoint »

– « MAIS J’AI ENTENDU, FIGURE DE PAIN SUCÉ, FOURME D’A L’ENVERS, ORNITHOTRINQUE, MEKILECON, Raaaaah ! Ça ne m’étonne pas, l’autre excité du tweets… Je l’ai créé et regarde, il me chie sur les Berluti. C’est plus de l’ingratitude, il suinte le cyanure ce pervers de l’amitié. Tu l’embrasses et tu meurs, il est comme ça. Putain, tu vas voir que Moranonaniste va nous faire de même. Elle va prendre goût aux petites gens à force de vouloir les comprendre. Heureusement qu’elle est croque de ma pomme j’te jure… »

Ça pouffe timidement dans l’assistance.

– « Ah ! ça vous fait rire ! Mon dieu, pardonne-les, ils ne savent pas ce qu’ils font. Ça suffit, il faut trouver une parade. Appelle-moi le patron de twitter… BIEN-SUR DE FRANCE ! ABRUTI ! T’AS LES SYNAPSES EN RTT OU QUOI ? »

Il s’assit et griffonna énergiquement quelques mots sur le sous-main.

– « Bon , c’est qui qui s’occupe des Internets ici ? »

Encore une fois, la petite voix répéta “Eric Besson”.

« Ah ! putain ! J’ulcérise ! J’en peux plus de vous… On fera sans, tant pis ! De toute façon, il en glande pas une. Il nous faut trouver une parade. Je voudrais créer un truc, un genre de Hadopi du tweet, enfin, vous m’avez compris. Non ? C’est pas grave. Je veux contrôler ce machin. Faut voir avec Guéant et la DGSE ou je sais pas qui. Il faudrait un truc que quand le gouvernement est cité et associé à des insultes ou du sarcasme, ça les fasse planter, un virus qui marche avec des mots clés. C’est compris ? Oui ? Comment ça c’est pas possible ? T’es ingénieur informatique ? Hein ? PAILLASSE EN BAMBOU VA ! TORTIONNAIRE D’INTELLIGENCE !  Sortez maintenant, SORTEZ TOUS ! »

Tout talons détalant, le bureau évidé n’a laissé la place qu’aux sourcils froncés du président courroucé.

Il se dirigea lentement vers le salon des portraits. Il en avait fait son bureau privé depuis son investiture.
Il s’installa sur son fauteuil design exhalant un long soupir de résignation. Il pencha alors sa tête en arrière, et dans l’éclat des pampilles qui le surplombaient, une larme silencieuse disparut sur le tapis Napoléonien.

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