L’homme bleu

Il aura suffi d’un couloir sombre et étroit dans le silence de la ville, des murs en pierre de taille et une clé de voute éreintée.

Je n’étais alors qu’un gamin insolent qui arpentait les ruelles et les coursives interdites. Dans ce terrain de jeu géant qu’était notre quartier, notre petite bande se fondait dans le bitume comme autant de rats invisibles.

On avait peur du temps, on vivait dans l’empressement, toujours à courir, les uns derrière les autres, se dépassant, se bousculant, se faufilant entre les plaintes des passants.

Des sales gosses, des gavroches, des emportés, des oubliés, on essayait de tromper l’ennui au milieu de l’été endormi.

Faut dire, la plupart d’entre nous ne partait pas en vacances, on avait des parents trop pauvres pour ça.

On caressait les coins ombragés en attendant de trouver quelque chose à faire.

Une petite ville de province, au milieu de l’après midi, en plein mois d’Août… c’était le désert ! Rien que l’écho de nos pas et parfois des moteurs qui rugissaient au loin.

Ce jour là, donc, on errait une fois de plus. Je marchais la tête baissée en laissant ma main trainer sur le mur, caressant le vieux crépi de béton, arrachant des morceaux par-ci par-là, laissant apparaître des pierres froides maçonnées à la chaux.

On se dirigeait vers notre squat. C’était un lieu abandonné dont on avait pris possession. On y stockait nos rêves et nos espoirs sans jamais s’avouer nos angoisses. C’est pas un truc de mec les angoisses. Quand tu grandis dans un quartier HLM, tu apprends vite à tromper la misère et la souffrance. De toute manière, on était tous dans le même bateau, on préférait l’imaginaire.

C’était un vieux bâtiment des années 50, à l’allure industrielle, figé dans le temps. Après avoir ouvert la vieille porte en bois, il nous fallait encore traverser un couloir sans lumière. Au bout de celui-ci, une cour envahie par les herbes folles qui avaient réussi à pousser entre les pavés. Au dessus de nous, un carré de ciel bleu, des petites fenêtres sales, parfois cassées, et du silence encore.

De l’autre côté de la cour, la petite ouverture voutée, qui donnait accès à notre squat s’agrandissait au fur et à mesure.

Le premier de nous trois avait quelques pas d’avance. Il disparu dans la pénombre. A peine la porte franchi, il en ressorti, le visage déconfit. On s’est arrêté, il nous a fait des gestes pour nous faire comprendre qu’il y avait déjà quelqu’un à l’intérieur.

Soudainement, une voix grasse a résonné entre les murs :  – « Attendez deussecondes j’pisse.. »

Mon pote nous a regardé avant de nous faire signe que c’était faux. Il interpella l’homme à l’intérieur : – « Non, tu pisses pas et puis c’est notre squat là »

On s’est approché tous ensemble. Serrés les uns contre les autres, même à trois, on n’était pas très épais. On découvrit un homme assis par terre, sa ceinture dans la main.

– « Ecoutez les mecs, j’en ai pas pour longtemps, j’ferai rien à vot’ squat. Approchez.. c’est cool ! »

– « Vas-y, tu fais quoi ? »

– « J’me fais un petit fix vite fait, j’vais te montrer p’tit comment on fait. »

On s’est approché un peu plus jusqu’à être tous à l’intérieur à l’observer.

Impossible de lui donner un âge. Il avait les traits du visage creusés, mais il ne semblait pas vieux pour autant. Sa maigreur était amplifiée par les vêtements trop large qu’il portait. Ses lèvres gercées, étaient violettes tout comme ses gencives . Ses paupières sombres abritées des yeux laiteux inquiétants. Et sa peau, verdâtre, translucide, sur ses avants-bras qu’il exposait à notre naïveté. Je ne saurais dire si c’était la lumière affaiblie ou la maladie, mais cet homme était teinté de bleu.

J’avais déjà vu des hommes se faire des piqûres d’héroïne dans ma cage d’escalier, mais en général, ils me criaient de partir. Alors que lui, il voulait nous montrer.

La petite cuillère, le jus de citron, le briquet, le garrot…. l’injection. Il nous expliquait chacun de ses gestes. Comment faire pour que ça ne lui fasse pas mal. Surtout pas d’air dans la seringue.

Il la remplit d’abord d’un peu de son sang avant de faire disparaître la mixture à l’intérieur de ses veines.

Dans la pièce, un silence immobile. Nous étions pétrifiés dans ses yeux révulsés, à le regarder se perdre dans son trip.

Puis d’un seul coup, Il y eut un mouvement étrange, un acte de rage. Sans se consulter, sans se regarder, on s’est mis à le frapper. Du dégoût ? De la peur ? Je ne saurais dire. Nous nous étions engourdis dans une haine sourde et incontrôlable.

Recroquevillé contre un mur, il éructait des râles de douleurs qui resteront à jamais gravé dans ma tête.

Ça n’a duré que quelques secondes. Puis, il s’est levé énergiquement, d’un seul coup en jetant un cri d’animal blessé. J’ai vu ses yeux fous quand il m’a poussé, et en franchissant la porte, sa peau bleue se blanchir au soleil.

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