Le Rouge & le Blanc

Assis devant son chevalet, il contemple une toile vierge à la recherche d’inspiration.
Les épaules basses, les bras ballants, avec au bout de la main gauche, un pinceau en berne.

C’est elle qu’il veut peindre. Seulement, les gestes ne viennent pas. Les coups de pinceau traçant ses courbes lui rappelleraient trop de caresses. C’est dur de peindre des souvenirs…

Le silence intense de l’atelier est interrompu par sa forte respiration, et par le bruit que font ses doigts qui triturent l’instrument.

Pourquoi la dessiner alors ? Il a tant de mal. L’envie d’envoyer tout valser, de brûler cette toile encore vierge lui prend. « Des souvenirs ? Mon cul ! De la souffrance, oui ! »

Seulement, il a besoin d’exprimer ses douleurs. Le bonheur ça se vit simplement, dans l’enthousiasme de l’instant. La tristesse, elle, macère, ronge, doit être extirpé, avant de détruire ce qu’il reste d’humain.

Mettre de l’amour en couleur quand on a l’âme en cendres. Ce serait dessiner un tableau trop noir, alors qu’elle était sa lumière.
Luminescence de sa peau, opalescente pureté de ses sourires perdus. Il se perd en définition, trop de mots, peu de gestes pour dessiner tout ce qu’il y a de lilial en elle.

Son bras s’articule méticuleusement vers la toile. Il se met à peindre, à sec, frôlant le lin tendu, imaginant des volutes d’elle, ses mains sur ses seins, se rappelant sa cambrure, et ses soupirs argentés.

Sensualité débordante dans une couleur primaire, le voilà plongé dans ses mélanges acryliques. Des pointes de cyan, de magenta, de jaune… trois petits tas écrasés sur sa planche observent l’artiste qui les observe en retour.

« Pour moi, elle était la passion, l’érotisme, je ne vois qu’une couleur… le rouge. »
Il mélange le jaune et le magenta jusqu’à obtenir un rouge un peu vif. Mais ça ne lui convient pas. Trop « tomate ». Ce qu’il veut, lui, c’est un rouge garance, plus tendre, comme ces rideaux d’opéra. Et un peu sombre, qui évoque cette sexualité passionnée et peut-être rappelle le sang, pigment épidermique d’un orgasme rugissant.

Il rajoute un peu de noir jusqu’à obtenir la teinte désirée. Il met du temps à la trouver, mais il sait quand nait la bonne couleur. Il le sait car à chaque fois il a le même sentiment de perfection, il la ressent. « Là ! C’est bon. »

D’un geste déterminé, il mouille son pinceau dans le mélange crémeux. Sa main ne tremble pas. Premier trait sur la toile, un trait vertical, droit, une plaie sur le tissu. Pourquoi ce trait droit et si sûr ? Il ne sait pas. Il commence à trembler, ce rouge étalé, c’est une lignée de coquelicots sur la bordure d’un champ de blé, là où ils avaient fait l’amour comme des adolescents gênés. Etouffant des rires stupides de gamins insouciants.

Encore des souvenirs…

Ce trait en plein milieu, ce rouge, ce blanc. Il le prend comme un choc. Il représente la blessure encore béante de son coeur abîmé, la séparation, ce rouge, ce blanc qui la représente tellement.
Désormais, il tremble, il a froid, il se sent mal à l’aise. Encore un échec, il ne parvient toujours pas à la dessiner.

Il se lève le dos courbé comme un malade à l’agonie, et dans un pas maladroit, il bute sur le châssis en bois. La toile chute mais ne se brise pas. Il la regarde avec effrois avant de s’effacer dans le bruit de ses pas, laissant tout en vrac à même le sol.

Dehors, la nuit appelle à l’oubli, alors le peintre la suit nourrissant l’utopie…

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