Folie ordinaire

Prosaïque métro qui chaque jour nous mène dans un quotidien sans surprise. Ne comptant plus les trajets accumulés avec leur lot d’horreurs. Grimaçant face aux odeurs d’urine et d’indicibles exhalaisons qui nous poussent parfois jusqu’à la nausée. On déambule promptement dans ce dédale de couloirs blancs, se perdant dans les silences de nos visages fermés.

Un matin comme un autre. Je jouais des épaules afin de m’insérer tant bien que mal dans la foule compactée d’une rame déjà bondée.

Les yeux fuyants ou curieux, les parfums emmêlés, et ces nerfs contenus, résignés, en attendant la station salvatrice où je dois descendre.

Quelque part, non loin de moi, des voix se répondent, de plus en plus agressives. Un mouvement soudain bouscule la monotonie, rythmé par des cris de femmes apeurées, déchirant l’inertie de ces passagers endormis… Je ne sais pas très bien comment ça a commencé, ni pour quelles raisons ces deux hommes s’injurient. Complètement amorphe, voir blasé,  je regarde ce spectacle dont j’ai été plusieurs fois témoin, avec cette fois-ci, un peu plus de distance.

D’un œil presque scientifique, j’observe la scène. J’essaye de comprendre comment des personnes lambda, des citoyens probablement respectables, en sont arrivés à devenir ces ennemis d’un instant, prêt à se taper dessus pour une raison qui, j’en suis sure, n’en vaut pas la peine

Les cols agrippés, tous deux retenus par les passagers alentour qui essayent d’éviter l’altercation physique, tentant l’un et l’autre de s’atteindre par des coups maladroits, se détestant soudainement à en espérer la mort de l’autre.

De rage, ils bavent des symphonies insultantes, les yeux énucléés par la colère, envahis par le sang, à en perdre toute notion d’humanité.

On se rend compte de l’animal. Retranché dans l’insupportable, les instincts surgissent. Je me dis que l’humain est foncièrement mauvais finalement. Un être primitif, soumis à ses pulsions, le règne de l’émotion. La raison n’a de valeur que dans le raisonnable.

Face aux douleurs de l’âme, on se retrouve, découvert de ce filtre de bienséance, alors apparaît le visage déformé, à vif, de la peur intestine. Spectateur de cette souffrance, je me demande à ce moment-là, s’ils ne sont pas plus humains que moi.

 Je ne peux expliquer autrement cet abandon de soi. Ça me rappelle toutes ces fois où ma folie m’a dépassé. Encore que je n’étais qu’un gamin impulsif. Je sais au fond de moi que cet être existe encore. Ce monstre endormit en chacun de nous. Cet être vil qui déforme nos normes, notre éthique et notre moralité.

Mécanisme de défense : alors que d’autres hérissent les poils ou changent de couleurs, nous, pauvres humains, éructons nos haines et nos angoisses.

Il aura suffit d’une station pour oublier ce que nous venons de vivre. Chacun étant revenu à ses occupations. J’imagine déjà les deux hommes racontant l’incident à leurs collègues de travail. S’accusant certainement l’un et l’autre d’être à l’origine du différend. Persuadés d’avoir raison. Peut-être ne se recroiseront-ils jamais.

Je replonge dans les lignes de mon livre. Mon voisin de strapontin me donne un coup de coude sans le faire exprès. Nous nous excusons mutuellement, la vie reprend son cours inexorablement.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s