Au-delà du rien

« La pluie est la même partout dans le monde. Elle s’écrase de la même manière sur les pare-brises des voitures immobiles »
Constat silencieux. J’évolue nonchalamment dans les petites rues de cette ville amorphe et triste.

Encore trois pas et me voilà devant la porte en bois derrière laquelle une vie détestée m’attend.

Je frotte mes pieds sur le paillasson en écoutant la cocotte minute me chanter des odeurs de choux. Ce sifflement perturbe cette monotonie du rien, ce silence trop lourd.

Toujours cette vie qui inéluctablement avance, imperturbable.

Une ligne droite sans fin, un horizon lointain dont on ne connaît ni le début ni la fin. Je soupire.

Mes pantoufles traînent sur les tomettes couleur brique, encore quelques pas et j’aurai retrouvé mon fauteuil usé dans lequel j’attends une mort qui ne veut pas de moi.

Des heures que je ne compte plus à espérer mourir, quitter ce corps en souffrance, ce cerveau qui défaille et ce coeur qui ne ressent plus.

Je me rends compte de la matière, de ce tas de moi. Même ma peau ne veut plus de mes os. Ma peau, ou plutôt ce qu’il en reste. Je veux être poussière, nourrir les asticots, qu’on ne me parle pas des cieux, laissez moi avec votre dieu. J’aime tellement savoir que de la vie va renaître de moi.

On se réconforte dans un ailleurs, un créateur. Ça me fait bizarre rien que de le dire. Je préfère être rien plutôt que la créature d’une idée. Même si souvent je les ai envié ces croyants avec leurs espérances de paradis, mais aujourd’hui je suis vieux, courbé, borné, décidé à mourir comme je suis né. Involontairement.

Pauvres êtres humains, déambulant parmi les autres organismes vivants à se chercher un autre soi-même. La peur du vide, la peur du rien, on se trouve une raison d’exister dans les bras de l’autre, se suffisant à nous même en se créant un monde, un petit monde, égocentrique, confortable, protégé. L’amour qui suffit, compagnons d’instants de vie, on concrétise l’éphémère dans des sentiments débordants. Ça fait peur le « rien ».

J’ai rêvé de cette phrase : «Aux confins du monde, là où naissent les vents. Une nurserie moléculaire fabrique des sentiments» . Voilà là toute ma spiritualité. Mon ailleurs à moi, je l’ai trouvé dans les poésies qui ont accompagnées ma vie. Dans ces voyages verbaux, qui ont comblé mes nuits, en me perdant dans des contrées réthoriques, traversant les champs lexicaux comme un enfant dans un champ de blé. Caresser les surfaces de ces herbes hautes, et chatouiller de ma plume le papier mat.

Je sais être subtil quand il le faut sous mes airs bourrus, ce n’est pas ma femme qui me contredirait après le gringue que je lui ai fait. Ah ! ma bonne vieille, on en aura vécu des choses tout les deux. Je partirai le premier je le sais, ça m’attriste de la laisser seule dans cette grande maison.

Je repense à cette phrase.

Des molécules… Voilà ce que je suis, ce que nous sommes. Qu’elles meurent, elles aussi. Ça ne me dérange pas de penser que bientôt je serai pourriture. J’ai aimé, j’ai ri et pleuré, quoi d’autre encore ? Rien, tout est là.

Je rouvre les yeux, il fait encore jour. La lumière tamisée par les rideaux épais, tente d’éclairer le séjour où je me suis endormi.

Les douleurs, elles aussi se réveillent, je me dirige difficilement jusque dans la cuisine, je regarde ma vieille, elle est mon ailleurs, mon tout, silencieusement, je lui embrasse le front.

C’est pas pour aujourd’hui encore.

Publié sur Voldemag

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