Objets


Un foulard rouge à pois blanc supporte sa jolie tête malicieuse. Elle enfile sa veste noire et j’aperçois ses ongles vernis de rouge s’échapper par la manche. Encore un sourire et la voilà partie.

Je regarde la porte se refermer derrière elle. Sa silhouette fantomatique disparaissant dans l’opacité d’une réalité qui me saute à la tronche car, en fait, ça fait des mois qu’elle n’est plus là. Ça fait des mois que je la rêve, que je l’imagine déambuler dans mon appartement.
Je gratte ma barbe naissante, puis je me frotte les yeux… silencieux.

Je ne sais pas pourquoi. Un réflexe idiot sans doute. Le lecteur mp3 coincé au creux de ma paume, le pouce sur le curseur, les noms qui défilent, et choisir ce morceau là. Inconsciente, un peu. Sans savoir que ça ferait tout remonter, comme ça d’un seul coup. La rythmique entêtante, la voix un peu trop haut perchée, cette musique dont il ne savait rien, que j’avais choisi pour être la Bo de notre rencontre. Il me fallait du courage, et du lâcher prise: c’était le morceau parfait. Celui qui fait gonfler la poitrine, serrer le ventre et redresser le menton. La mélodie hachée qui se cale sur les battements du cœur, se substituant à sa pulsation, la normalisant. Tout se passera bien. Les trois minutes préludes les plus tendues et heureuses. Les trois minutes trop courtes d’être longues.

Je l’ai aimé comme personne avant. S’oublier à ce point dans les yeux d’une femme, ça n’existe pas, c’est irréel. Le sentiment subi, que je croyais facile, est devenu un poids trop lourd pour mon âme docile. Cette porte fermée a ouvert une plaie dans laquelle de nombreuses tortures se sont engouffrées. Me voilà envoûté, vaudouisé, habité d’un démon qui ne peut s’exorciser.
Des réminiscences d’elle, de nous, nourrit par tous ces grigris disséminés ici et là, à ma vue et que je feignais de voir.

Lui, un sublime morceau de quotidien comme il en existe peu. A vouloir l’autre tout entier, à soi. A le voler au monde, trop peu. A l’arrimer avec plus de silences que de promesses. Cette musique comme esquisse, comme du déjà presque nous. Un nous secret, un jardin de notes rassurantes et permissives.

Ce porte-clés qu’elle m’a offert, cette brosse à dents qu’elle a oublié, une bouteille de shampoing, une culotte, un livre, des chansons…
Tous ses objets soudainement m’étouffent. Je les vois… enfin…. Ils m’apparaissent énormes, envahissants, ils prennent trop de place, ça rend ce « chez moi » bordélique, malsain.

Il a choisi de rester, ailleurs. Je n’ai pas pu le retenir. Ne subsiste de lui que des traces comme les doigts laissant leur empreinte sur un miroir. C’est terminé. Ce foulard, laissé sur l’oreiller pour me surprendre, me faire sourire -un peu de joliesse au milieu de nos corps échauffés, violents de s’aimer- mais plus sa peau. Ce bouquin qu’il m’a offert. Ni son souffle ni son odeur, mais son envie. Parfois, je relève encore mes cheveux avec ce chouchou fantaisie… Choisi par lui. Pour moi. Objet un peu étrange, fait de tissus multiples, de fleurs fausses et de perles … Incongru, insolite, charmant. Froufrou futile. Retenant mes cheveux gênants quand nous faisions l’amour. Un accessoire ? Bien plus que ça. Mes doigts entremêlés dedans… Lui nu, beau dans l’ombre syncopée des persiennes. Les caresses du tissu évoquant le manque de ses mains..

Je sens leur emprise sur moi, dans ce cœur embourbé, lourd, à l’étroit. Des idées de mutinerie lui viennent. Il palpite sa liberté dans un fracas d’afflux sanguin. Ça me picote sous la peau, ça me monte les larmes aux yeux, bientôt le pugilat, la révolte, le cri libérateur… le sac poubelle aussi.
L’instinct, c’est plus ce que c’était, il lui faut du temps désormais. C’est à se demander ce qu’il a foutu tout ce temps à me laisser pourrir dans ces souvenirs assassins.

Finalement ce ne sont pas les gens qui sont difficiles à oublier: mais les traces qu’ils laissent, concrètes. Les petits pas semés des gens pressés de s’aimer, de se découvrir, d’en apprendre autant sur l’autre que sur soi. Ces moments où s’approprier l’autre passe par la chose, par l’objet, par un son, une image. Des souvenirs qui nous suivront plus tard, concrets. Monstrueux ou juste mélancoliques. Chaque personne passant dans une vie y dépose un ou plusieurs cailloux, polis, ronds, à bords coupants… On les ramasse et les remise dans un coin, précieux, blessants, amoureux encore. On n’y songe plus vraiment. Puis un jour, ils vous sautent au visage… Choisir de s’en défaire, ou pas?

La machine est en marche, c’est le grand ménage émotionnel. Plein ou pas, neuf ou pas, de valeur ou pas, je prend tout, ça me brûle les doigts, je les jette au fond du sac, presque violemment. Et le sac, je le descend dans le grand container, si je pouvais j’irai jusqu’à l’emmener moi même à l’incinérateur.
Je remonte à toute vitesse. Que je m’éloigne de la bête. Je referme la porte énergiquement, m’y adosse en respirant fortement. Je cache un sanglot dans un cri de douleur. Assis sur la moquette je pleure.

Ranger le livre dans la bibliothèque. Sur une étagère haute, pour ne pas avoir la tentation d’y revenir trop vite. pour le retrouver un jour par hasard, et que toutes les jolies choses reviennent. Amertume fondue, les souvenirs-objets filants comme une barbe à papa, sucrés et vaporeux.

Ecrit à 4 mains avec @sandlablonde

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