La balafre (épisode2) – L’hôpital

L’écho des sirènes dans la nuit, le moteur rugissant, le fourgon brinquebalant…

On s’arrête.

Des voix didactiques se pressent autour de moi. Des néons blancs ponctuent les dalles du plafond qui défilent sous mon regard flottant. Inerte sur un brancard, paralysé par la peur, j’attends.

Des médecins penchés sur moi ôtent le bandage approximatif. Une fois le visage à l’air, un fin jet de sang coule en continu, je le vois dans le coin de mon œil.

– « L’artère temporale est sectionnée, vite, il faut arrêter l’hémorragie ! »

Pas le temps pour une anesthésie, le médecin me prévient que ça va faire « un peu mal ». Il m’explique qu’il doit suturer la veine avec une machine qui fait des arcs électriques, je ne comprends rien et de toute manière, je n’arrive plus à réagir.
Au premier essai, la douleur est intense, vive, profonde, mais la « soudure » ne prend pas. Quand je serre les dents, ça fait un afflux de sang trop important, je dois essayer de garder un visage impassible, inexpressif. Le deuxième coup, toujours pas, le troisième non plus. Des larmes troublent ma vue, je les sens couler sur mes tempes. J’ai mal !
La quatrième sera la bonne. A bout de force, je m’endors soudainement pendant qu’on recouvre à nouveau ma tête de bandages.

Je suis réveillé, quelques heures plus tard, à l’aube. Toujours ce plafond en dalles blanches qui défilent. On m’introduit dans une salle d’opération au murs bleus. Il y fait froid, on ne se sent qu’un bout de chair plus que n’importe où ailleurs. L’équipe médicale ? Des blouses vertes, des masques en papier, et des mains en latex. Mes yeux se referment. Encore.

J’ai dormi je ne sais combien d’heures, en ne pensant à rien, le corps groggy par les  anesthésiques. J’ai la bouche pâteuse et les idées endormies. Lentement mes doigts remuent, puis mes bras, mes paupières, mes orteils, je sens à nouveau mon corps. Je me redresse lentement. Je découvre à mon bras gauche, un cathéter qui me relie à une poche de sérum physiologique se balançant sur son support métallique. Je suis nu sous une blouse sans manche, j’en suis gêné, j’ai toujours été pudique. Je me lève, la tête me tourne et je sens dans mon visage le sang qui circule d’un seul coup, ça entraîne une douleur, intense, là, à droite, sur ma tempe. Putain, mais qu’est-ce qu’il s’est passé !

Je traîne mes pieds en même temps que ma poche de sérum. Je découvre l’espace exiguë de cette chambre d’hôpital aux allures industrielles. Je dépasse le lit vide à côté du mien pour me diriger vers la petite salle de bains. Faut que je pisse, je ne tiens plus. Ça fait combien d’heures que je suis là ? J’ouvre la grande porte, je m’approche des toilettes, je lève ma tête… et là… sur le miroir… l’indescriptible. Je ne me reconnais pas. Cette tête, ne peut être la mienne. Comment un visage peut-il à ce point être déformé ? Je suis tétanisé. Mon regard est bloqué sur ce que je suis en train de voir. De mon oeil au trois quarts fermé par l’œdème, j’observe longuement, immobile, cette tête avec ses morsures de vie, comme pour mieux m’en imprégner.

Derrière moi un bruit de porte qui s’ouvre vient interrompre cet instant de contemplation. C’est l’infirmière qui vient prendre de mes nouvelles.
Le tutoiement est automatique, je ne suis qu’un gamin, mais j’ai l’impression d’avoir dix ans de plus. L’air grave, je lui demande ce qu’il m’est arrivé.
–  » … Non mais, je sais pour l’accident, mais je veux dire, l’opération, tout ça, il s’est passé quoi ?  »
–  » Ne t’inquiète pas le docteur va venir te voir, et il va t’expliquer ! Tu as faim ?  »
–  » Où est ma mère ? »
Evidemment, je n’ai pas faim. Je suis dépourvu de toute sensation. Ce qu’il me faut, là maintenant, c’est du réconfort, un câlin rassurant, ma mère en définitive.
Elle est là, dans le couloir, à attendre mon réveil. L’infirmière lui cède la place. En entrant dans la pièce, ma mère semble plus petite qu’à son habitude, elle me regarde fixement en mettant sa main devant la bouche avant de se mettre à pleurer. Chancelante, elle s’assied maladroitement sur la chaise d’habitude réservée aux visiteurs. Je me fige.

Elle se reprend avant de me prendre enfin dans ses bras. Instant silencieux où la douleur et la compassion prennent le dessus sur la colère et la réflexion.
On parle peu, voir pas. Le docteur n’est toujours pas venu. L’heure du plateau-repas arrive déjà mais je n’y touche pas. Je l’invite à partir. J’ai besoin de dormir encore. Elle ne m’embrasse pas car elle ne doit pas savoir où glisser sa bouche sur ce visage tuméfié, et peut-être que ça me ferait mal.
Je la regarde disparaître et ma tête se tourne pour observer les pointillés du store complètement fermé. Mon nez se remplit de cette odeur âcre d’hôpital, la tristesse laisse la place à l’aigreur, à la honte, et à la colère.

Au matin, je suis réveillé par des voix qui bourdonnent autour de moi, en ouvrant les yeux, je découvre une dizaine de personnes que je ne connais pas et qui m’observent dans mon sommeil. Ils sont en blouses blanches. Au milieu d’eux, un homme plus âgé, parle de moi, ou plutôt de mon « cas ».

–  » Voilà un cas intéressant de chirurgie maxillofaciale. Ce jeune homme nous a été conduit aux urgences dans la nuit du 10 au 11 août, suite à une agression avec un tesson de bouteille, il présentait une grosse plaie sur la joue droite et l’artère temporale sectionnée. Nous avons du procéder à une chirurgie d’urgence pour stopper l’hémorragie, avant de l’opérer le lendemain pour une chirurgie réparatrice des tissus du visage. La plaie étant profonde et sale du fait du tesson, nous avons fait une douzaine de points de suture internes, et une quarantaine en externe…. »

Les autres scribouillent frénétiquement en hochant la tête, me regardant de temps en temps, mais pas comme on regarde un humain, plutôt comme une œuvre, un bizarrerie.

Avant de partir, il me jette un « ça va ? » en souriant, je ne réponds pas.

Je reçois la visite de tous mes amis ce jour-là. A chaque fois, des larmes, des silences et des regards compatissants.

Puis le soir à nouveau, la solitude, et désormais, je dois garder une poche de glace constamment sur le visage pour dégonfler l’hématome. Alors, le sommeil ne vient pas.

Je regarde les heures qui défilent et je revis à chaque fois cette nuit qui m’a amené ici.

Un peu plus tôt, on avait attaché un clochard sur le lit d’à côté, après qu’il se fut battu avec les infirmiers. Il ronflait maintenant, embaumant la chambre de son haleine alcoolisée et de son odeur d’homme de la rue.

Je me tourne sur le côté gauche, et par la fenêtre, j’observe la lune pleine traversant une nuit humide comme dans du verre dépoli, ses contours adoucis enveloppant les rêves que je ne fais plus. Le portrait aquarellé de cette reine luminescente, confuse, vaporeuse comme cette idée de moi, comme cette innocence aujourd’hui effacée. Cinq jours s’écouleront entre ces murs étrangers qu’on ne peut détester ni aimer.

Publié sur www.voldemag.fr

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