L’érosion des larmes

7h45, comme chaque matin, il traversait au pas de course le passage clouté qui l’amenait dans ce quotidien qu’il connaissait trop bien.

L’homme, svelte, d’une quarantaine d’années, le visage fermé comme à son habitude, arpentait les rues parisiennes, perdu dans ses pensées. Plus loin, à l’angle d’un boulevard, il croisait comme chaque matin, les deux agents de nettoyage occupés à passer le Karcher sur les trottoirs.

Les bouches fermées, leurs silhouettes disparaissant dans la bruine du jet à haute pression, ils semblaient se fondre dans leur engin sale et bruyant. Peut-être trop épuisés par les nombreux réveils crépusculaires, et par le froid tétanisant, ils ne l’avaient pas vu arriver.

Il avait eu un regard inquiet, légèrement énervé, il ne voulait pas salir ses Berluti. Il les dévisageait froidement et sans un mot, continuait son chemin après que la buse se soit tue. Sans les remercier, il passait énergiquement devant eux dans un demi-silence, ses semelles claquant sur le sol humide. Aussitôt, derrière lui, le brouhaha reprenait de plus belle.

Gantar, c’était son nom. Un vestige d’Europe de l’Est qu’il n’avait jamais connue. Mais, les racines ça vous poursuit, que ce soit dans un prénom donné, ou dans les traits d’un visage hérité.

Il avait retrouvé l’avenue bruyante et polluée où les voitures immobiles crachent une fumée nourrissant certainement quelques cancers.

Les klaxons hurlaient en ne s’adressant à rien ni personne. Gantar déambulait sur le trottoir la tête vide enfouie dans ses épaules, comme pour échapper à ce vacarme incessant. Pourtant, il était un enfant de la ville, mais il ne supportait plus ce goudron, ce béton, et ces boîtes en taules qui avalaient tout sens de la cordialité.

Les rues qui se succédaient sous ses pas se ressemblaient toutes, enfin, c’est ce qu’il pensait car il ne les regardait pas vraiment.

Il n’était plus très loin de ses bureaux. Dans ces rues-là, la circulation était moins dense, suffisamment pour lui permettre de réfléchir plus aisément.

Il aimait ces moments de solitude. Le vent de mars le faisait frissonner malgré le soleil qui avait réussi miraculeusement à se faire une place entre les hauts immeubles venant par la même occasion éblouir ses yeux embrumés. Le froid faisait perler quelques larmes sur ses joues, mais, ces larmes, ils les aimaient. Elles n’étaient pas de celles qu’il avait vu trop souvent dans les yeux de son père qui, pourtant, faisait en sorte de cacher son visage.

Des larmes de honte quand il fallait mendier dans le métro, quand parfois, la petite cabane construite au bord du périphérique ressemblait trop à l’échec de cette migration. Des palettes, des taules, des bâches empilées, quelques briques récupérées ici et là. La frêle maison rendait leur vie plus éphémère encore. Mais, il fallait fuir la guerre et la misère…

Gantar, se rappelait de certains soirs où il pleurait seul dans le noir. Son père lui caressait alors les cheveux en lui glissant des mots tziganes aux odeurs de tabac froid. Il souriait et son visage ridé se plissait encore plus à la lueur de la bougie mourante.

S’endormir, bercé par le flot des voitures qui roulaient vite à quelques mètres de là, se croire en vacances parce qu’il n’y avait jamais école, être un enfant et ne pas tout comprendre,  simplement.

Aujourd’hui, il était à la tête d’un entreprise florissante, de son passé, il n’en parlait jamais. Il s’en servait simplement pour marcher la tête haute et avoir une détermination sans bornes.

Sa rage, il l’a vu naître dans les mains calleuses d’un père au désespoir. Des années de doutes et de privation à espérer que cet eldorado de pacotille se transforme en ce rêve qu’on leur avait tant conté.

Alors, non, il n’avait pas honte de porter des chaussures hors de prix ! Non, il n’avait pas honte d’être hautain envers les gens et ses employés aussi parfois. Parce qu’il se rappelait trop bien de ces regards méprisants, de ces insultes quotidiennes, de ces menottes, de ces menaces, et parce que les larmes de son père avaient érodé aussi un peu de son humanité.

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