l’aigreur en héritage

Assis à la terrasse d’un café, il contemplait une foule d’ombres pressées dans le calque d’une pluie battante. Un halo blanchâtre accompagnait les voitures sous les rebonds de gouttes sévères. Il trouvait l’instant parfait. « La vie finalement, c’est assez simple !, se disait-il, C’est là, maintenant, dans ces minutes bousculées, dans ce quotidien soudainement agité ».

Il se mit à penser à son père. Il pensait à lui, parce que c’était le genre d’homme à ne pas voir la beauté de ces instants. Un homme aux idées simples, à la vie longiligne, caressé par le duveteux confort de la monotonie.

Le genre de père qui n’a de père que le statut. Non pas qu’il l’ait battu, mais juste, ignoré.

« Mon père est un homme taiseux, traumatisé, à la recherche de la reconnaissance, mais pas dans les yeux de sa famille, plutôt dans le jugement des autres. Tout le monde le trouvait formidable d’ailleurs. Rien à redire. Un homme de confiance, toujours prêt à rendre service. Un homme gentil, attentionné. Mais, dans le sein familial, il imposait une politique du silence, il fallait l’idolâtrer, feindre un amour de soumission, lui faire croire qu’il était le maître incontesté de la maison. »

Il se rappelait avec aigreur.

Ses soeurs et lui étaient les insurgés silencieux de cette emprise paternelle. Devant lui, enfants, ils se taisaient, il ne leur parlait pas d’ailleurs. Mais, une fois qu’il était parti, les trois mutins tentaient d’enrôler leur mère trop soumise et apeurée qui les calmait en leur répétant mystérieusement « soyez patients ! ».

Sa mère, prisonnière, l’échine courbée, se contentait d’eux, se contentait de ses gauloises brunes, et du soleil sur le balcon qui parfois séchait ses larmes.

Le sacrifice à l’état brut. Pour eux, c’était la femme derrière ses casseroles. La femme qui se penchait le soir sur leurs lits pour leur dire bonne nuit. L’oreille tolérante de leurs malheurs d’enfants.

La rupture avec lui fut d’une simplicité déconcertante. Après trente ans de bons et loyaux services, leur mère décida de divorcer. L’improbable se produisit. Ce qu’ils attendaient depuis tant d’années arrivait là, maintenant.

« Mes soeurs avaient déjà quitté le cocon familial depuis quelque temps. Il ne restait que moi. Je finissais mes études, et cette nouvelle me rendit heureux. » Pensait-il le regard perdu dans son verre.

Seul hic, sa mère, émancipée, devait partir loin pour être hébergée. Il se retrouvait donc seul avec ce père.

« J’avais 19 ans, j’étais intouchable, ou presque. La colocation se passait diplomatiquement bien. Je n’étais quasiment jamais là, et les quelques rencontres, assez disparates par ailleurs, avec le paternel, restaient silencieuses. » La colère entre les dents, il bafouillait.

« Quelques semaines passèrent, dans une pacifique stabilité. Je restais stoïque face à ma vie d’alors, me contentant du jour d’après comme seul avenir possible. » Il se remit bien droit sur sa chaise, et termina d’un trait le verre de vin blanc posé en face de lui.

Un matin d’avril, il découvrit écrit au feutre indélébile noir sur une bouteille de shampooing « réservé à Marie-France ». Un léger agacement naquît en lui, mais il se calma aussitôt.

Dans la cuisine, alors qu’il s’apprêtait à préparer son petit-déjeuner, il aperçut des post-it sur des produits dans le frigo, et dans le congélateur avec la mention explicite : « Ne pas toucher ».

Il resta figé, interdit, dans l’incompréhension, ou plutôt si, il comprit parfaitement, mais se refusa à croire que son père fut si con.

En fait, si ! Il l’était. Il l’était tellement, que non seulement, il lui interdisait de toucher à ses produits, mais en plus, il lui imposa de trouver un endroit où dormir le week-end pour cause de copine envahissante et suceuse.

Ce fut le plongeon littéral vers l’autodestruction. Une période colorée, fantasque, évanescente, ses plus grandes années de free party, de défonce. Une demi-vie, un coma constant, une vie en MDMA, réalité vibrante de son corps fatigué, détesté. Il fallait tenir éveillé, ne pas dormir, se sentir vivant, plus que les autres, dormir devenait une perte de temps. Oublier son identité, devenir une accumulation de chair posée sur une structure d’os. Boulimie du rêve, l’orgie du n’importe quoi.

« Quelques mois plus tard, mon père m’annonça qu’il allait s’installer avec « Marie-France » et que par conséquent, il me fallait trouver logement. Je suis parti le jour même avec toute ma vie dans le coffre de ma voiture. » Il terminait sa phrase, la main tremblante, comptant avec peine sa monnaie.

Il se leva, titubant, bousculant les tables voisines, et disparut dans le décor sombre de la ville.

J’entendais des ricanements, je sentais le regard des tables voisines qui cherchaient une complicité dans la moquerie. Mais, je ne me sentais pas comme eux. Je me sentais plus proche de lui. Il n’était qu’un homme à la terrasse d’un café qui contemplait une foule d’ombres pressées dans le calque d’une pluie battante.

Texte paru dans www.herosordinaires.com

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