Free party

Notre voiture progresse lentement dans un chemin chaotique, les formes opaques des montagnes dessinent des masses sombres et inquiétantes, spectateurs maudits de notre déraison.

La seule lumière présente est celle du plafonnier, orange et diffuse, qui souffre silencieusement. De temps en temps, on s’arrête, on coupe le moteur, et on tente d’entendre l’écho des basses dans la nuit qui nous guiderait sur le chemin de ce qu’on appelle d’ores et déjà « rave ».

Un bruit sourd et répétitif provoque des cris de joie, on y est, plus que quelques kilomètres.

On croise d’autres voitures de temps en en temps, et, à flanc de colline, en face, des phares en pointillés tracent un bandeau noir entrecoupé de lucioles automatiques, comme salvatrices. On ne tient plus en place.

Ça fait un moment qu’on tourne en rond, les ecstasy commencent à faire effet et la bière aussi.

Arrivés sur place une foule hétéroclite peuple un parking sauvage.

Des comptoirs à alcool sont improvisés dans des coffres de voitures ouverts. Certains enfermés dans les voitures préparent leur cocktail d’insomnie, suffoquant dans les vapeurs toxiques.

Des vendeurs à la sauvette crient à qui veut l’entendre par codes interposés, qu’ils ont ce qu’il faut pour te faire oublier,  « COLOMBES BLAAAANCHE » « SUPERMAN » « FAT FREDDYYYY »…

On ne tient plus, on veut danser. On passe devant quelques gars qui aspirent des ballons d’azote à 10 francs le ballon. Et, on s’enfonce dans le mur de son.

Sourire aux lèvres, corps trépidant de vivre des mixs enfiévrés et de se perdre dans les rythmiques hypnotiques de la techno. On oublie tout, on a l’impression de vivre un truc unique à chaque fois, d’être une communauté de rebelles, c’est notre conviction.

Les heures passent mais je ne m’aperçois de rien.

La tête penchée en arrière, le regard tourné vers un ciel scintillant de millions d’étoiles, mon corps se meut dans une danse transcendantale, à moitié amorphe, à moitié vivant.

Je ferme les yeux, et dans une grande inspiration, je sens mon coeur prêt à éclater. Sous ma peau, des picotements dessinent un sourire représentatif de la défonce que je suis en train de me payer. L’illicite poison qui coule dans mes veines me transporte dans un no man’s land musical où l’écho des infrabass est mon étoile du berger, trou noir qui me guide dans cet espace temps anéanti.

Autour de moi, la lumière de quelques phares transperce la foule des ombres en transe qui piétine ce halo de poussière montant.

Le Dj, caché sous une bâche militaire, reçoit sur ses mains le faisceau d’une petite ampoule. Ne bougeant que son bassin, il joue avec ses disques jusqu’à nous faire crier. La montée, lentement progresse et dans nos oreilles, l’attente impatiente de l’explosion des basses, la musique lancinante timidement se renforce, et dans quelques beats nous serons tous les mains levées au ciel à aduler la nuit infinie.

Nous sommes à la fin des années 90, et je ne savais pas que bientôt, la politique allait mettre fin à mes années d’errance et me sauver par la même occasion de la brume épaisse d’une vie abîmée.

J’ai vécu des centaines de ces soirées, mais il me semble qu’il n’y en eu qu’une seule.

Je me suis réveillé frigorifié, frémissant, la peau sale, les yeux vitreux, (la machoire serrée). Ma carcasse endolorie marche droit vers un soleil inquisiteur, je me sens coupable de quelque chose d’indicible. C’est la descente, le bad trip fait son entrée.

Texte paru dans www.herosordinaires.com

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