Burn out

Les trois dernières pilules de ce truc phytomachin censé atténuer mes crises d’angoisse… Je les regarde dans le creux de ma main, trois petites merdes dans lesquelles je glisse l’espoir d’être un peu plus combatif.

45 jours déjà de ce traitement et toujours ces aiguilles dans le thorax, cet air qui me fait mal quand je remplis mes poumons. Putain de cachetons inutiles, je les hais car je sais que leur fin est le signe pour moi de passer le cap au dessus.

J’ai le dos en compote et les nuits convulsives.

Mes yeux rouges retiennent des larmes qui n’ont aucun sens. Je souffre à cause d’une dignité qui refuse de rendre les armes.

Je me dis que je vais tenir le coup, et chaque fois que je passe ce sas de sécurité, je sens en moi les cris contenus.

J’approche du bureau. Toujours le même couloir vitré, la même moquette, les mêmes dalles au plafond, le ronronnement de la photocopieuse et des téléphones qui nous sifflent ici et là.

Il entre dans l’open-space quelques minutes après moi et glisse un bonjour sec et bruyant. Il est toujours comme ça, bruyant. Dans tout ce qu’il fait, quand il téléphone ou quand il fouille dans ses tiroirs, quand il tape sur son ordi, quand il pense. Il ne m’impressionne pas, il m’excède et c’est de moi dont j’ai peur, de ma perte de contrôle. Je lui réponds du bout des lèvres en grommelant un bonjour presque insultant.

–      « David, tu fais quoi là ? »

–      « Ben, en fait je viens d’arriver, j’allume mon ordi et… »

–      « Bon, dépêche toi là, je voudrais qu’on voit un truc ensemble. »

J’ai envie de lui fermer son claque-merde et de lui dire de me parler correctement, mais depuis des mois que ça dure, je suis rentré dans une espèce de tolérance à sa méchanceté, une sorte de soumission involontaire et on est tous dans le même cas, terrorisés, contraints, éteints…

C’est les mâchoires serrées que je m’approche de lui. Dans ma tête, je me répète « reste calme… respire… c’est juste un travail… pense à tes enfants… » Toute une palanquée de phrases toutes faites que je me suis fabriquées comme une méthode Coué et qui n’a pour  résultat que de renforcer mon aigreur.

Je m’assoie en face de lui et sans me regarder, il décroche son téléphone et appelle quelqu’un. J’attends plusieurs minutes que la conversation se termine. Toujours pas de regards. Il consulte ses mails et s’intéresse enfin à moi. Mission, pression, un quart d’heure que je suis arrivé et j’ai déjà ma dose pour la journée.

Pendant qu’il parle, je m’imagine enfonçant mon stylo dans sa carotide, le regarder dans les yeux pendant qu’il se noie dans son sang. Mes mâchoires se serrent encore plus fort, comme si je prenais goût à ces hallucinations. Du sang, de la violence, de la bave et de la rage, des images qui se répètent et qui semblent me calmer.

Toute la matinée sera ponctuée de ses petites attaques personnelles et de mes agressions virtuelles. Un véritable carnage fantasmé, un bain de sang, une orgie de haine que je ressasse en travaillant.

Mes collègues ont des gueules encore plus sombre que la mienne. Finalement, ils marchent peut-être un peu ces cachets. Je me demande les scènes de violence qu’ils s’imaginent, surtout depuis que Marc est parti en dépression. Il était très apprécié, Marc. Le bon pote toujours de bonne humeur, toujours prêt à rendre service. Quand il est tombé, ça nous a fait un coup.

Bientôt 13 heures, je pars chercher de quoi me nourrir rapidement, un sandwich avalé devant mon écran d’ordi, comme chaque jour.

Sauf qu’aujourd’hui, je n’y retournerais pas. Je n’y retournerais pas parce que je n’arrive plus à traverser la route. Je suis paralysé sur le trottoir en face du bâtiment. Je n’arrive plus à bouger et je regarde la hauteur de la tour de verre et j’ai le vertige. Immobilisé, cassé, mon cerveau ne répond plus et pourtant je suis conscient.

Mon torse est plus que jamais contrit, mes larmes plus que jamais contenues, mon cœur plus que jamais prisonnier.

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